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Posté le 22 décembre 2009 dans 38degres, I love you, publications -> lien permanent
étoilements, Décembre 2009

I Love You dans la revue étoilements, décembre 2009, trois pages de texte et une double page couleur.
Voilà  l’éditorial, le sommaire, le texte publié à  cette occasion et en note l’appel à  publication.

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Editorial de Rodolphe Olcèse

Peaux / pellicules. Un lien élémentaire. Viviane Vagh, en évoquant comment elle a conçu son dernier film, rappelle cette équivalence que nous faisons spontanément entre ces deux membranes. C’est cette même correspondance qui sert de point de départ à  Raphaà«l Bassan pour explorer un film de Morgan Fischer ou que Daphné Le Sergent déploie dans un beau texte sur des travaux de Christian Lebrat. Sous toutes ces figures, ce qui nous est donné à  penser, c’est que le cinéma expérimental, qui se plait à  manipuler ses matériaux et son histoire, prend la peau pour ce qu’elle est : ce qui, d’une personne ou d’une oeuvre, s’expose aux blessures et cicatrices, voire, comme dans le texte de Violeta Salvatierra sur Smooth de Catherine Corringer, peut devenir le recouvrement d’une transformation des corps engloutis dans la compénétration.

Pour autant, la pellicule suffit-elle à  donner à  nos films un accès à  la peau, et par elle, au réel ? Didier Kiner interroge les mutations que connaît l’industrie cinématographique aujourd’hui pour questionner, en évoquant le travail troublant d’Alain Della Negra et Kaori Kinoshita, notre rapport à  la réalité, qui, de facto, et à  chaque instant, passe par la peau. C’est une même inquiétude qui anime les questions de Raphaà«l Soatto, dans une autre direction : de quoi notre peau est-elle la trace ? De quoi nos échanges silencieux avec la réalité et ses images nous enrichissent-ils ? Jacques Perconte nous rappelle que la poésie numérique n’abolit pas nécessairement ces dimensions de l’expérience du monde et des images, mais peut au contraire être l’espace même de leur renouvellement. Et c’est heureux.

Si notre ambition était d’interroger la peau comme surface, substrat ou support, nous voulions également, et plus décisivement, la penser comme lieu pour le monde. C’est de manière providentielle que La peau de Thierry Kuntzel est venue à  notre rencontre. C’est grâce à  la peau et par elle que les sentiments les plus profond peuvent venir à  portée de regard et de main. Dans l’oeuvre de Thierry Kuntzel, bien plus radicalement, c’est le monde lui même, son histoire et ses saisons qui semblent pouvoir frayer et se livrer, tout un, à  notre regard. Rares sont les oeuvres qui nous rappellent avec une telle adresse que si nous avons reçu vêtements de peaux, c’est parce que, du monde, nous avons la garde.

Sommaire :

Paradoxes de la surface une et unique : le désarroi, le sublime par Paul-Emmanuel Odin / Philippe Duciel / Du found footage, de la mémoire, du film… De la peau de mon film par Viviane Vagh / Petites peaux entrevues par Rodolphe Olcèse / Le sensible de surfaces par Raphaà«l Soatto / I Love You par Jacques Perconte / Saw VI par Francine Flandrin /Contact digital par Didier Kiner / Détressage de formats (Notes sur Standard Gauge de Morgan Fischer) par Raphaà«l Bassan / Les rubans photographiques de Christian Lebrat par Daphné Le Sergent / Le cinéma dans les mains de Catherine Corringer (A propos de Smooth) par Violeta Salvatierra / Paysages par Smaranda Olcèse-Trifan /

I LOVE YOU

“4. Vouloir écrire l’amour, c’est affronter le gâchis du langage : cette région d’affolement où le langage est à  la fois trop et trop peu, excessif […] et pauvre […]” Roland Barthes, fragments d’un discours amoureux.

Trente-huit degrés, c’est la température qu’il doit faire à  quelques centimètres de sa peau, de ces photographies et de leurs images, c’est une chaleur qui ne se perd pas. J’ai rencontré Isabelle en mai deux mille trois. Je l’ai photographiée (pour ce livre) de décembre deux mille trois à  mars deux mille cinq…

Quand je pense à  son corps, je rêve de paysages si grands que l’on se perd complètement. Il y a tellement de choses à  reconnaître. Des kilomètres de peau où règne le chaud. Un doux désert presque vide. Beauté, immensité où chaque vibration de la lumière pousse les couleurs à  se montrer autrement. Les variations de sa ‘nature en pose’ sont infinies. Je joue.

‘Trente-huit degrés’. Une série où chaque image de son corps devient la pièce maîtresse d’une collection.  Chaque jour m’offre quelque chose de nouveau à  voir. Par réflexe de peintre, de photographe ou de vidéaste, je fais des images… Ce que j’essaye d’écrire dans ce livre, c’est une collection de ces impressions et de ces moments qui ne me quittent pas. Chaque fois que je recommence à  les photographier, je me plonge dans un état d’attention extrême, à  la recherche d’un point de vue magique, pour voir un je ne sais quoi. Je l’aperçois, je le sens, mais il m’est bien sà»r impossible de l’écrire où que ce soit. Peut-être parce que ce que j’ai envie de voir est bien loin au-delà  de l’image, de l’autre côté de cette surface pleine de couleurs, mais mon regard percute la surface de l’écran et c’est à  travers elle que je défie l’infiniment grand.

L’histoire continue et à  chaque chapitre naissent de nouvelles formes. Chaque partie, sans titre, sera l’occasion d’une nouvelle déambulation fragmentée le long de son corps. C’est un carnet de voyage. Je vous raconte. Tout a commencé il y a fort longtemps. À l’époque, j’enquêtais sur l’image et plus particulièrement sur cette nouvelle image informatisée. Je l’expérimentais dans tous les sens par une approche plus théorique que sensible. Du moins, c’est ce que j’entendais. Saoul des lectures qui me passionnaient, je cherchais à  mettre en évidence une nouvelle dimension perceptible liée à  son aventure technologique. Chaque étape de fabrication laissait quelques stigmates visibles. Le sujet était confronté à  l’histoire de sa représentation… Chaque passage d’un état à  un autre, chaque captation laissaient une trace forte dans la matière. Je voulais l’expliquer. C’est très compliqué. La théorie a fini par devenir lassante. Ce n’était certainement qu’un prétexte dans cette recherche plastique. Je cherchais l’équilibre entre l’image et son support, entre le désir que m’inspire le sujet, l’image du corps et ce support qui lui donne un temps et une texture.

J’ai rencontré Isabelle. Il y a eu ce projet de livre. Je n’ai plus réfléchi.  Le livre allait raconter notre histoire amoureuse au travers de mon aventure avec son image. J’ai photographié. Plusieurs lieux. Plusieurs époques. J’ai déplacé les images d’elle dans différents contextes : sur différents types de moniteurs d’ordinateurs, sur des téléviseurs. À chaque fois, je les ai à  nouveau photographiées. Après l’avoir photographié elle, je photographiais ses images. Et ainsi de suite. Pour toujours en avoir plus. Mais elle se voyait disparaitre. Mon attention se focalisait sur l’image. Pas sur elle. Alors, j’ai compris qu’il fallait que je me serve de ces machines que j’utilisais plus correctement. Un ordinateur, ça sert à  calculer, à  quantifier et à  ordonner des résultats. Je me suis mis dans la tête de faire une application qui pourrait quantifier ce que ces images avaient dans le coeur. C’est-à -dire pouvoir connaître exactement quelle quantité d’amour contenait une image à  l’instant précis où elle s’affichait sur un écran. L’application s’appelle I love you. Elle est sur internet depuis deux mille quatre.

Dans ‟ I love you ”, à  chaque fois qu’une image d’Isabelle doit être vue par quelqu’un de connecté à  ces collections de photographies, l’image est plus ou moins transformée par un programme (love writing program).

> love story : isabelle

$first = 14*07*2003;
$tim = $tim*sin($or)*$pi;
$tim = $tim*$first;
$tim = $tim*($_SERVER['REMOTE_PORT']*$_SERVER['REMOTE_ADDR']);

Le code source du fichier est ouvert et modifié avant que l’image ne soit affichée : une application calcule un nombre variable très précis en prenant en compte certains paramètres du serveur et de la connexion de la personne. Ce nombre est recalculé à  chaque fois qu’une nouvelle image doit s’afficher. Une fois déterminé, l’application cherche le nombre dans le code de l’image. Et si cette variable est présente, elle est remplacée par l’expression ‘I love you’ : ainsi, l’architecture du code est déformée, elle peut l’être à  plusieurs reprises, aussi bien une fois que cinq mille, il n’y a pas d’autre limite que la quantité d’informations contenues dans le fichier de l’image. Le navigateur sollicité pour la consultation interprète le fichier et essaie d’afficher l’image. Mais les transformations de la source peuvent modifier son apparence en entraînant l’apparition d’artefacts tels que la pixellisation, la déformation, l’addition de nouvelles couleurs, la réinterprétation partielle ou totale de l’image, la disparition du sujet et voire même l’impossibilité absolue au navigateur d’afficher l’image : apparition d’une icône brisée.

Le code source du fichier est ouvert et modifié avant que l’image ne soit affichée : une application calcule un nombre variable très

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Cette méthode absurde d’écriture littérale de l’amour dans l’image directement dans le code donne à  voir chaque fois une nouvelle collection d’images plus ou moins empreintes d’amour. Plus il est présent moins les images sont visibles.

Et puis j’ai photographié ces images produites par l’ordinateur. Et je les ai fait imprimer en travaillant à  chaque fois au plus près de la réalité de la transformation technique. Quand une image doit être imprimée ce qui compte c’est l’histoire entre le support, la photographie et la machine. L’aventure se tient dans l’expression détournée des spécificités industrielles. L’amour, c’est ce qui fait vibrer n’importe quoi.

38degres.net / iloveyou.38degres.net / itsallaboutlove.38degres.net

L’appel était le suivant :

“Membrane dense, épaisse, qui enveloppe et couvre extérieurement toutes les parties du corps de l’homme” (Littré), la peau est aussi, et peut-être en premier lieu, ce sans quoi l’air le plus calme autour de nous nous deviendrait vite insupportable. Notre peau est ce qui fait que nous sommes constamment, et par toute la surface de notre corps, en contact, en communication, et finalement en accord, sensitif à  tout le moins, avec le monde.

De la peau au film, le lien semble se faire de lui-même, par la pellicule, qui est pareillement, et par le même Littré, qualifiée de membrane. La pellicule peut-elle être pensée comme la peau du film qui se loge sur chacun des photogrammes ? Sans doute, mais à  ceci près que c’est une peau qui n’est pas seulement en contact avec le monde, mais nous y ouvre un accès. Peut-être est-ce vrai de toutes peaux ?

Il est beau que le cinéma n’ait d’abord accès à  la singularité des personnes qu’en prêtant attention à  leur corps, et donc, fut-elle dissimulée sous d’épais vêtements d’hiver, à  leur(s) peau(x). Il est beau également que nos peaux puissent elles-mêmes devenir écran, accueillir des images, et dans ce mouvement même, les transformer. Les relations entre peaux et cinéma sont sans doute plus complexes. Nous attendons vos textes pour creuser avec vous ces questions.

 

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