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	<title>images, notes et mouvements &#187; Esthétique</title>
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	<description>jacques perconte, cinéma, arts plastiques et numérique</description>
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		<title>Damien Marguet : Jacques Perconte, Images de l&#8217;invisible</title>
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		<pubDate>Sat, 20 Sep 2008 06:12:00 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Jacques Perconte</dc:creator>
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		<description><![CDATA[        INTRODUCTION ‟ Le temps s&#8217;étale dans toutes les directions et les images le traversent sans que rien ne se passe plus à  notre échelle” C&#8217;est par cette phrase un peu mystérieuse que Jaques Perconte concluait en 1998 sa recherche sur le ‟ temps numérique ”. Depuis lors, au travers de ses créations en [&#8230;]<p>continuer &agrave; lire <a href="http://blog.technart.fr/2008/09/damien-marguet-jacques-perconte-images-de-linvisible/">Damien Marguet : Jacques Perconte, Images de l&rsquo;invisible</a> sur <a href="http://blog.technart.fr">images, notes et mouvements</a>... (avec les images et...) //</p>
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<div><a title="Hung Up - 1280 bords b (0-01-42-00) by jacques perconte, on Flickr" href="http://www.flickr.com/photos/jacquesperconte/2872140432/" target="_blank"><img src="http://farm4.static.flickr.com/3168/2872140432_5ffc0db717.jpg" border="0" alt="Hung Up - 1280 bords b (0-01-42-00)" width="500" height="367" /></a>   </p>
<h1>INTRODUCTION</h1>
<p>‟ Le temps s&rsquo;étale dans toutes les directions et les images le traversent sans que rien ne se passe plus à  notre échelle<a name="_ednref1"></a>”</p>
<p>C&rsquo;est par cette phrase un peu mystérieuse que Jaques Perconte concluait en 1998 sa recherche sur le ‟ temps numérique ”. Depuis lors, au travers de ses créations en ligne, de ses installations et de ses films, l&rsquo;artiste n&rsquo;a cessé de réfléchir à  ce temps qui ‟ s&rsquo;étale ”, qui <em>s&rsquo;espace</em>. À l&rsquo;origine de son travail de plasticien, une expérience précoce des technologies dites ‟ numériques ” et du réseau : en effet, au milieu des années quatre-vingt-dix, Jacques Perconte est un des premiers à  explorer l&rsquo;univers naissant d&rsquo;Internet pour le compte d&rsquo;un laboratoire du CNRS. Il découvre avec quelques pionniers î qui disposent de connexions et d&rsquo;outils informatiques adéquats, chose rare en France à  cette époque î ce nouvel espace-temps entièrement fait d&rsquo;images composites, générées par la machine suivant un processus extrêmement complexe, se décomposant et se recomposant instantanément et à  l&rsquo;infini sur l&rsquo;écran. Il est même difficile de parler d&rsquo;images car ‟ à  notre échelle ”, pour citer Jacques Perconte, elles n&rsquo;ont pas d&rsquo;existence : nous ne les gardons pas, nous ne les regardons pas. Nous les lisons plutôt, nous les déchiffrons le plus rapidement possible pour en retirer une information. Véhiculer l&rsquo;information sans délai est leur fonction première. Le réseau abolit les distances en se servant d&rsquo;images <em>friables </em>et <em>éphémères </em>pour transmettre des données à  la vitesse de la lumière. Le temps qui ‟ s&rsquo;étale ”, c&rsquo;est l&rsquo;instant qui <em>s&rsquo;étire</em>, qui <em>s&rsquo;agrandit</em>. Le phénomène pose à  l&rsquo;évidence des problèmes de dimension et de perception, et il implique de penser les images autrement, comme le faisait déjà  remarquer Fred Forest en 1998 : ‟ Il faut penser les choses dans le mouvement alors que jusqu&rsquo;à  présent le système de pensée faisait qu&rsquo;on arrêtait les choses pour tourner autour<a name="_ednref2"></a>. ”</p>
<p>C&rsquo;est sous cet angle que je me propose d&rsquo;aborder une partie du travail de Jacques Perconte. Je concentrerai mon analyse sur deux de ses oeuvres : <em>I love you </em>(dispositif en ligne) et <em>Uishet </em>(film). À quelles dimensions et à  quelles temporalités l&rsquo;artiste se réfère-t-il ? Quel rapport entretient-il à  ces images <em>friables </em>? Comment les comprendre et les penser ? Je m&rsquo;intéresserai notamment aux jeux d&rsquo;échelle et de vitesse à  l&rsquo;intérieur de ses créations. Car les images auxquelles nous allons nous confronter ne sont pas arrêtées mais retenues dans leur mouvement, geste qui ne peut se faire sans altération. Elles peuvent être obtenues par distorsion ou par saturation, elles conservent dans tous les cas la trace de leur appartenance originelle à  un flux d&rsquo;informations, à  l&rsquo;intérieur duquel elles n&rsquo;existaient qu&rsquo;<em>en puissance. </em>Ces formes <em>accidentelles</em>, <em>fragmentées </em>ou <em>dégradées </em>sont-elles des images ? Et des images de quoi ? C&rsquo;est tout l&rsquo;enjeu de cette recherche esthétique que de donner matière à  des phénomènes minimaux et instantanés, que de nous mettre en relation avec la part <em>invisible </em>du monde.</p>
<h1> </h1>
<h1>I î IMAGES DU MONDE</h1>
<h1><a title="i=i&amp;ii=11&amp;iii=130 by jacques perconte, on Flickr" href="http://www.flickr.com/photos/jacquesperconte/128053887/" target="_blank"><img src="http://farm1.static.flickr.com/53/128053887_4afbb8868f.jpg" border="0" alt="i=i&amp;ii=11&amp;iii=130" width="500" height="500" /></a></h1>
<h2>Le vert du feu</h2>
<p>Les images obtenues numériquement, lorsqu&rsquo;elles circulent, changent de définition en permanence. Elles sont émises par un dispositif technique qui interprète de façon singulière une série d&rsquo;informations. Au moment où je <em>reçois </em>l&rsquo;image, celle-ci est <em>produite</em>par la machine. Son processus de fabrication n&rsquo;a pas à  être perçu ni compris, son chiffrement et son déchiffrement sont suffisamment rapides et complexes pour rester secrets. Mais une erreur d&rsquo;échelle suffit à  enrayer les mécanismes et à  faire événement. L&rsquo;image est alors générée <em>accidentellement</em>, et parce qu&rsquo;elle est <em>illisible</em>, elle redevient <em>visible</em>, elle fait à  nouveau sensation. Il me vient à  l&rsquo;esprit l&rsquo;exemple du feu vert pris par Pierre-Damien Huyghes dans le cadre d&rsquo;un de ses séminaires. Le feu vert me communique une information, il m&rsquo;ordonne d&rsquo;avancer. Si je m&rsquo;arrêtais pour le regarder, pour faire l&rsquo;expérience de sa couleur ou de sa luminosité, je bloquerais la circulation et serais rapidement rappelé à  l&rsquo;ordre par un klaxon. Je suis ainsi tenu de voir le feu vert sans voir le vert du feu. Il me semble que le travail de Jacques Perconte relève en partie du même problème, dont il tente d&rsquo;inverser les données : donner à  voir le vert du feu plutôt que le feu vert. Cela implique que l&rsquo;on intervienne, non sur les images, mais sur l&rsquo;outil qui les génère.</p>
<h2>Pourquoi tout n&rsquo;a-t-il pas déjà  disparu ?&#8230;</h2>
<p>Avant de m&rsquo;intéresser à  une oeuvre de l&rsquo;artiste (<em>I love you</em>) reposant précisément sur le principe du changement d&rsquo;échelle, je souhaite revenir sur quelques points abordés dans mon introduction. Mon étude repose sur un postulat : les images auxquelles nous avons affaire ici sont a priori <em>invisibles </em>et n&rsquo;existent qu&rsquo;<em>en puissance</em>.</p>
<p>Si les technologies numériques n&rsquo;ont aucune difficulté à  produire des images, c&rsquo;est même leur fonction principale, elles sont incapables d&rsquo;en assurer l&rsquo;existence. Au contraire, il s&rsquo;agit de les faire apparaître et de les faire disparaître au même rythme afin d&rsquo;éviter toute saturation, tout chevauchement. Pourquoi tout n&rsquo;a-t-il pas déjà  disparu ? Question qui donne titre au dernier texte de Jean Baudrillard paru au début de cette année<a name="_ednref3"></a>. Le philosophe, cherchant à  nous alerter d&rsquo;un ‟ danger &laquo;&nbsp;mortel&nbsp;&raquo; pour le monde réel ”<a name="_ednref4"></a>, fait un constat qui n&rsquo;est pas nouveau en soi : c&rsquo;en est fini de l&rsquo;image ‟ réaliste ”, ‟ effacée en tant qu&rsquo;analogon par la production digitale et numérique ”. L&rsquo;image ‟ surgie ex nihilo du calcul numérique ” ne témoigne plus d&rsquo;une ‟ ultime présence en direct du sujet à  l&rsquo;objet ”. Elle ne se rapporte plus à  un acte dépassant son propre acteur, comme celui de la photographie, ‟ prototype d&rsquo;une littéralité du monde affranchie de la main de l&rsquo;homme ”. Elle ne documente même plus, comme pouvait le faire l&rsquo;image analogique, un processus de ‟ disparition ” du monde. À trop se prendre pour elle-même, l&rsquo;image risque ainsi de perdre toute opacité, toute identité, jusqu&rsquo;à  ne plus pouvoir porter le nom d&rsquo;image<a name="_ednref5"></a>. C&rsquo;est à  cette image pris dans son devenir-image que s&rsquo;intéresse Jacques Perconte, dont la plastique relève souvent de l&rsquo;effet larsen. Le raisonnement de Jean Baudrillard repose sur une conception de l&rsquo;image comme ‟ arrêt ”, comme écart : la regarder, c&rsquo;est faire l&rsquo;expérience de la distance qui nous sépare du monde, de notre absence au monde, qu&rsquo;elle nous enjoint d&rsquo;imaginer encore<a name="_ednref6"></a>. Pour qu&rsquo;il y ait représentation, il faut donc qu&rsquo;il y ait enregistrement : ‟ (&#8230;) lorsqu&rsquo;il n&rsquo;y a plus de monde réel devant une pellicule sensible (&#8230;), alors il n&rsquo;y a plus, au fond, de représentation possible ”<a name="_ednref7"></a>. Cette logique a vite fait de réduire la ‟ production numérique ” à  un ‟ programme ”, reposant sur la terrifiante ‟ automaticité ” des techniques. ‟ Rien n&rsquo;y meurt, rien n&rsquo;y disparaît ”, rien qu&rsquo;un mouvement sans événement<a name="_ednref8"></a>. Mais en opposant ainsi le réel au virtuel, on oublie que l&rsquo;un ne va pas sans l&rsquo;autre et qu&rsquo;il doit être possible de rendre compte de cette relation sans la trahir. Pour cela, il faut s&rsquo;intéresser à  cet instant de production de l&rsquo;image qui cherche à  passer inaperçu. Plutôt qu&rsquo;un flux d&rsquo;images qui n&rsquo;en sont pas, penser à  faire des images du flux, qui ne saurait correspondre à  des arrêts (arrêter le mouvement, c&rsquo;est le perdre) mais à  des traces, à  des marques laissées par ce courant d&rsquo;informations.</p>
<h2>&#8230;ou la dimension perdue</h2>
<p>Partons d&rsquo;un texte de Paul Virilio, ‟ La dimension perdue ”, publié il y a presque vingt-cinq ans <a name="_ednref9"></a>. ‟ (&#8230;) le point est cette dimension perdue qui nous permet de nous retrouver ” nous dit l&rsquo;essayiste. C&rsquo;est à  partir d&rsquo;un point, c&rsquo;est-à -dire d&rsquo;une absence d&rsquo;étendue, que nous nous représentons l&rsquo;espace. L&rsquo;absence de conscience, ‟ la coupure picnoleptique ”, est elle aussi à  considérer comme ‟ la condition d&rsquo;existence d&rsquo;un temps propre, d&rsquo;une identité du temps vécu pour les individus ”<a name="_ednref10"></a>. Virilio nous rassure : la perte de la ‟ mécanique dimensionnelle ”, celle dont fait état Jean Baudrillard sans la mentionner explicitement, n&rsquo;est pas ‟ une grande perte ”. Il s&rsquo;agit de ne plus privilégier la ‟ substance ” sur l&rsquo;‟ accident ”, la ‟ durée ” sur ‟ l&rsquo;instantanéité ” et de préférer au concept d&rsquo;espace-temps le concept d&rsquo;‟ espace-vitesse ” : ‟ espace dromosphérique qui ne se définirait plus comme substantiel et extensif, volume, masse, densité (plus ou moins grande), étendue, superficie (plus ou moins longue, haute ou large) mais d&rsquo;abord comme : accidentel et intensif, une intensivité plus ou moins grande, mais dont la ‟ grandeur physique ” ne se mesurerait plus en portion, proportion, dimension, découpage d&rsquo;un CONTINUUM morphologique quelconque (&#8230;) mais en changement de vitesse, un ‟ changement ” qui serait instantanément un changement de lumière et de représentation (&#8230;) ”<a name="_ednref11"></a>. Une représentation ne peut donc plus s&rsquo;inscrire que dans l&rsquo;instant, seul temps restant de l&rsquo;image produite numériquement, ce que Virilio appelle des ‟ &laquo;&nbsp;formes-images&nbsp;&raquo; composées de points sans dimension et d&rsquo;instants sans durée ”<a name="_ednref12"></a>. Si l&rsquo;image ne se rapporte plus à  un acte, elle est fonction de gestes donnant lieu à  des accidents. Lorsque la machine échoue à  produire une ‟ forme-image ”, elle ‟ construit une représentation de la construction ”<a name="_ednref13"></a>, elle étale l&rsquo;instant dans l&rsquo;espace, un peu à  la manière de ces accélérateurs de particules enregistrant d&rsquo;infimes fractions de matière. Il s&rsquo;agit en réalité de continuer à  produire une image du monde, d&rsquo;un monde faisant aussi bien appel au ‟ réel ” qu&rsquo;au ‟ virtuel ”.</p>
<h1> </h1>
<h1>II î MONDE DES IMAGES</h1>
<h1><a title="I love you by jacques perconte, on Flickr" href="http://www.flickr.com/photos/jacquesperconte/2872123380/" target="_blank"><img src="http://farm4.static.flickr.com/3171/2872123380_d8d00186ca_o.jpg" border="0" alt="I love you" width="500" height="576" /></a></h1>
<h2>I love you</h2>
<p>On se souvient d&rsquo;‟ I love you ” comme d&rsquo;un virus qui contamina près de trois millions d&rsquo;ordinateurs à  travers le monde en quatre jours. Il circulait sous la forme d&rsquo;une pièce jointe, se faisant passer pour une lettre d&rsquo;amour adressée au destinataire du courrier électronique. C&rsquo;est aussi le titre d&rsquo;une oeuvre de Jacques Perconte, accessible en ligne depuis 2005 à  l&rsquo;adresse ‟ http://iloveyou.38degres.net/ ”. L&rsquo;homonymie n&rsquo;est pas fortuite : il est là  aussi question de contamination et de subversion d&rsquo;un code chiffré par des mots exprimant l&rsquo;amour. Mais le sentiment n&rsquo;est plus simplement évoqué par ruse. L&rsquo;amour virtuel venant altérer le processus de fabrication et d&rsquo;exposition de l&rsquo;image traduit un amour réel et bouleversant éprouvé par l&rsquo;artiste pour une femme.</p>
<p>L&rsquo;image reproduite en page huit de ce dossier apparaît à  celui qui se rend sur le site ‟ iloveyou.38degrés.net ” : un carré constitué de cents vignettes elles-mêmes carrées. Chacune de ces vignettes correspond à  une photographie réalisée dans le cadre de l&rsquo;édition d&rsquo;un livre intitulé <em>Trente-huit degrés</em>. Il s&rsquo;agissait d&rsquo;explorer, au moyen d&rsquo;un appareil de photographie numérique, le corps d&rsquo;Isabelle, compagne de l&rsquo;artiste, de réaliser ‟ une série où chaque image de son corps devienne la pièce maîtresse d’une collection ”<a name="_ednref14"></a>. ‟ Nous devons penser que ce que nous vivons face au numérique est une expérience de la multiplicité ”<a name="_ednref15"></a>  écrivait Jacques Perconte dans son mémoire. Ici la multiplicité se fait sérialité et donne naissance à  une image <em>illisible</em>, posant un problème d&rsquo;échelle : les vignettes sont trop petites pour qu&rsquo;on puisse reconnaître précisément les éléments qui les composent et l&rsquo;ensemble s&rsquo;apparente à  une simple collection, ne figure rien. Restent les couleurs, les matières, les formes agencées. Ce dont l&rsquo;image rend compte, c&rsquo;est de l&rsquo;impossibilité pour l&rsquo;artiste de choisir une image plutôt qu&rsquo;une autre, d&rsquo;en choisir <em>une pour une autre</em>, ‟ de choisir parmi les millions de paysages qu’[Isabelle] [lui] expose quand [il] la regarde ”<a name="_ednref16"></a>. Le spectateur ne peut, lui non plus, choisir entre la partie et le tout, son regard ne cessant d&rsquo;aller et venir entre les deux. Plus troublant encore, le fragment s&rsquo;avère être un ensemble, puisqu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;une photographie qui n&rsquo;a pas été modifiée, tandis que l&rsquo;ensemble s&rsquo;avère être un fragment, fragment d&rsquo;une collection beaucoup plus importante. Immédiatement, le logiciel de navigation signale à  son utilisateur qu&rsquo;il se trouve devant une interface. Il lui demande d&rsquo;agir en cliquant sur l&rsquo;une ou l&rsquo;autre des vignettes, dans l&rsquo;espoir d&rsquo;accéder à  une information plus lisible, plus compréhensible. Ce geste sera à  l&rsquo;origine d&rsquo;un accident, dont les conditions sont parfaitement décrites par Jacques Perconte :</p>
<p>‟ Dans I love you, à  chaque fois qu&rsquo;une image d&rsquo;Isabelle doit être vue par quelqu&rsquo;un de connecté à  ces collections de photographies, l&rsquo;image est plus ou moins transformée par un programme (love writing program). Le code source du fichier est ouvert et modifié avant que l’image ne soit affichée : une application calcule un nombre variable très précis en prenant en compte certains paramètres du serveur et de la connexion du spectateur. Ce nombre est recalculé à  chaque fois qu&rsquo;une nouvelle image doit s&rsquo;afficher. Une fois déterminé, l&rsquo;application cherche le nombre dans le code de l&rsquo;image. Et si cette variable est présente, elle est remplacée par l&rsquo;expression &laquo;&nbsp;I love you&nbsp;&raquo; : ainsi l&rsquo;architecture du code est déformée, elle peut l’être a plusieurs reprises, aussi bien une fois que cinq mille, il n’y a pas d’autre limite que la quantité d’informations contenues dans le fichier de l’image. Le navigateur sollicité pour la consultation interprète le fichier et essaie d&rsquo;afficher l&rsquo;image. Mais les transformations de la source peuvent modifier son apparence, entraînant l&rsquo;apparition d&rsquo;artefacts tels que la pixellisation, la déformation, l&rsquo;addition de nouvelles couleurs, la réinterprétation partielle ou totale de l&rsquo;image, la disparition du sujet, voir même l&rsquo;impossibilité absolue au navigateur d&rsquo;afficher l&rsquo;image : apparition d&rsquo;une icône brisée. Cette méthode absurde d&rsquo;écriture littérale de l&rsquo;amour dans l&rsquo;image, directement dans le code, donne à  voir chaque fois une nouvelle collection d&rsquo;images plus ou moins empreintes d&rsquo;amour <a name="_ednref17"></a>. ”</p>
<p>L&rsquo;image générée ainsi est la plus abîmée possible : elle combine de façon anarchique lignes de couleur, phrases et codes ; elle est immense et dépasse largement la fenêtre du navigateur ; elle relève d&rsquo;une esthétique de l&rsquo;écrasement et du débris. Est-ce une image ? C&rsquo;est en tout cas l&rsquo;enregistrement graphique d&rsquo;une opération mathématique, sa matérialisation. C&rsquo;est le résultat d&rsquo;une puissance exercée qui échoue à  produire un objet, la trace d&rsquo;une intention. Il me semble qu&rsquo;il s&rsquo;agit d&rsquo;une image du monde attachée à  sa part invisible, autant qu&rsquo;une photographie peut être image du monde attachée à  sa part visible. C&rsquo;est l&rsquo;image d&rsquo;un monde entièrement fait d&rsquo;images : ‟ (&#8230;) il n&rsquo;y a désormais que des représentations momentanées, représentations dont les séquences s&rsquo;accélèrent sans cesse, au point de nous faire perdre toute référence solide, tout repère, à  l&rsquo;exception du QUANTUM d&rsquo;action de la physique théorique et du PUNCTUM de la représentation pratique ”<a name="_ednref18"></a>.L&rsquo;interprétation du code, le calcul effectué par l&rsquo;ordinateur, le courant électrique nécessaire à  ces opérations n&rsquo;ont rien de virtuel. Ce sont simplement des mécanismes trop infimes et trop rapides pour être visibles. Lorsqu&rsquo;ils réussissent, ils nous placent face à  un résultat et nous livrent une information. Les faire échouer, c&rsquo;est tenter l&rsquo;expérience d&rsquo;un chaos d&rsquo;où seul peut naître une nouvelle compréhension du monde. La réalité virtuelle ne doit pas nous faire oublier qu&rsquo;il existe une réalité du virtuel. Le parallèle avec les expérimentations contemporaines dans le domaine de la physique me semble encore une fois pertinent. Le physicien provoque lui aussi des accidents (des collisions de particules), qu&rsquo;il est possible et nécessaire de répéter, et qui aboutissent à  des représentations graphiques traduisant des phénomènes d&rsquo;une très grande intensité et pourtant absolument invisibles, imperceptibles à  notre échelle. Ces images infirment ou confirment des modèles théoriques, virtuels, chargés d&rsquo;expliquer une part absente de l&rsquo;univers, absente au sens où il est impossible d&rsquo;en faire l&rsquo;expérience à  l&rsquo;échelle humaine. Il s&rsquo;agit bel et bien de donner forme, de donner corps à  une matière virtuellement présente (sans elle, la marche de l&rsquo;univers serait incompréhensible) mais réellement absente. Sa masse est trop faible, son mouvement trop rapide, ce qui ne l&rsquo;empêche pas d&rsquo;avoir des effets importants, décisifs sur nos existences. Le dispositif mis en place par Jacques Perconte avec I love you me paraît du même ordre. S&rsquo;y inscrire, c&rsquo;est voir comment se fait et se défait une image numérique, c&rsquo;est percevoir un invisible et s&rsquo;interroger sur le rapport que nous entretenons à  ce mécanisme. C&rsquo;est se demander dans quelle mesure il peut être ou ne pas être porteur d&rsquo;affect, rétablir un lien éthique à  des images n&rsquo;existant qu&rsquo;en puissance, nous confronter à  la réalité du virtuel plutôt qu&rsquo;à  une réalité virtuelle.</p>
<h2>Uishet</h2>
<p>J&rsquo;aimerais maintenant parler d&rsquo;un film intitulé Uishet, réalisé par Jacques Perconte entre 2005 et 2007, et qui relève, me semble-t-il d&rsquo;une démarche similaire. L&rsquo;artiste s&rsquo;intéresse encore et toujours à  la façon dont les images sont produites par la machine. Il n&rsquo;est plus question d&rsquo;agir sur leur composition, comme c&rsquo;est le cas dans I love you, mais sur leur définition. C&rsquo;est en faisant appel à  des interprétations aberrantes de l&rsquo;information par des logiciels de compression, en les fixant et en les superposant, que Jacques Perconte élabore ses créations filmiques : ‟ Je filme un paysage puis je l’encode de diverses façons (3ivx, divx, xvid…) en réglant l’image de manière à  faire ressortir des aberrations formelles dues à  la compression. Je travaille l’image en compositing pour mettre en relation ces déformations avec l’image originale. Je peins ces formes, je les insère dans le paysage. Elles lui sont liées par essence<a name="_ednref19"></a>. ” C&rsquo;est donc en demandant à  des programmes d&rsquo;interpréter de façon outrancière ce qui fut capté et interprété normativement par la caméra lors du tournage que le plasticien parvient à  rendre compte d&rsquo;un paysage. La ‟ réalité ” du courant d&rsquo;Huchet, faisant défaut à  l&rsquo;enregistrement original, nous est restituée au moyen d&rsquo;impressions ‟ virtuelles ”, générées par erreur et accumulées au sein d&rsquo;une même image.</p>
<p>Nombre de commentateurs se sont intéressés à  la matérialité d&rsquo;Uishet. Le film nous place face à  des phénomènes que nous connaissons (pixellisation, scintillement, saturation) mais que nous avons l&rsquo;habitude de prendre pour des scories perturbant notre vision. Elles participent ici d&rsquo;une esthétique, elles concourent à  la beauté de l&rsquo;oeuvre. Cette matière (vidéo ? numérique ?) enfin découverte, on ne peut s&rsquo;empêcher de rapprocher ce travail des pratiques expérimentales sur pellicule, voir de la peinture, ce que l&rsquo;artiste revendique au demeurant. De fait, Uishet s&rsquo;annonce comme film, comme expérience de cinéma à  part entière. Sa structure (plusieurs longs travellings réalisés à  partir d&rsquo;une barque dérivant sur l&rsquo;eau) n&rsquo;est d&rsquo;ailleurs pas sans rappeler celle des premiers documents cinématographiques. Mais Uishet n&rsquo;est ni un document ni un témoignage, son espace conjugue des temporalités distinctes dont les écarts sont rendus visibles : retards d&rsquo;une zone sur une autre par exemple, ou différences de couleur. À l&rsquo;intérieur d&rsquo;une même image, on peut ainsi distinguer plusieurs vitesses qu&rsquo;il est impossible de rapporter à  l&rsquo;enregistrement initial ou aux nombreux traitements qu&rsquo;il a subis. Les images ne se succèdent pas, elles s&rsquo;entrelacent comme les branches, les feuillages bordant le torrent d&rsquo;Huchet. On peut ainsi comprendre Uishet comme métaphore de lui-même : le film est un courant d&rsquo;informations sur lequel dérive l&rsquo;artiste, ses interventions sont des coups de rame qui n&rsquo;agissent pas sur le flux mais qui orientent la navigation, la ralentissent ou l&rsquo;accélèrent. Un paysage, un mouvement réel donnent lieu à  un paysage et à  un mouvement virtuels. Leur rapport, de l&rsquo;ordre de l&rsquo;invisible, définit désormais l&rsquo;espace de la représentation.</p>
<h1> </h1>
<h1>CONCLUSION</h1>
<h1><a title="uishet, sans titre n°5, im. n°_00930 by jacques perconte, on Flickr" href="http://www.flickr.com/photos/jacquesperconte/452545750/" target="_blank"><img src="http://farm1.static.flickr.com/234/452545750_bf13c122ba.jpg" border="0" alt="uishet, sans titre n°5, im. n°_00930" width="500" height="361" /></a></h1>
<p>Après la projection d&rsquo;Uishet au cinéma La Clef au mois d&rsquo;octobre 2007, Jacques Perconte écrivait : ‟ Il manque vraiment aujourd’hui des théoriciens, des critiques, des commissaires d’expositions, qui sauront prendre des décisions et déceler dans tout ce qui se passe la nouvelle avant-garde(&#8230;) ”<a name="_ednref20"></a>. Aux discours critiques négatifs et mortifères, associant l&rsquo;art dit ‟ numérique ” à  la ‟ fin du réel ”, répondent des discours fascinés et ignorants. Il est temps de s&rsquo;intéresser un peu plus en détails aux technologies mises en oeuvre, aux processus contemporains et aux pensées qu&rsquo;ils dissimulent. Il nous faut sortir de l&rsquo;équivalence établie entre les images en identifiant leur objet et en étudiant leur genèse. J&rsquo;ai voulu montrer à  travers cette analyse du travail de Jacques Perconte qu&rsquo;il était moins question d&rsquo;images informatiques que d&rsquo;images de l&rsquo;informatique. Mais cet écho, cet effet larsen dont je parlais dans mon introduction ne se suffit pas à  lui-même. L&rsquo;image produite numériquement est aussi capable de ‟ rester étrangère à  elle-même ”, de nous raconter une histoire<a name="_ednref21"></a>. Ce n&rsquo;est plus celle d&rsquo;une rencontre ou d&rsquo;une confrontation mais celle d&rsquo;un manque. Elle touche, et c&rsquo;est peut-être la première fois dans l&rsquo;histoire, au rapport que nous entretenons au virtuel, qui n&rsquo;est pas seulement rapport d&rsquo;information ou de projection. Elle peut nous donner à  voir, à  ressentir une part du monde destinée à  rester invisible. L&rsquo;événement a changé d&rsquo;échelle, il est infime, il est instantané, il ne peut être perçu que par accident. La réalité du virtuel n&rsquo;est jamais qu&rsquo;une hypothèse qui nécessite de multiplier les expériences pour devenir tangible. C&rsquo;est le travail de la science, c&rsquo;est aussi celui de l&rsquo;artiste qui cherche à  représenter le temps dans sa ‟ profondeur ”<a name="_ednref22"></a>.</div>
<div id="edn1">
<hr size="1" />
<p class="style1"><a name="_edn1"></a>Jacques Perconte, mémoire de Maîtrise intitulé ‟ Temps numérique ”, sous la direction de Madame Sylviane Leprun et de Monsieur Robert Vergnieux, Université Bordeaux III, UFR d&rsquo;Arts Plastiques, 1998, p. 81.<br />
<a name="_edn2"></a><span> Extrait d&rsquo;un entretien entre Fred Forest et Norbert Hilaire, CICV, 1998, cité par Jacques Perconte dans son mémoire de Maîtrise.<br />
<a name="_edn3"></a> Jean Baudrillard, Pourquoi tout n&rsquo;a-t-il pas déjà  disparu ?, Paris, Éditions de L&rsquo;Herne, collection Carnets, 2008.<br />
<a name="_edn4"></a> Ibid., p. 42.<br />
<a name="_edn5"></a> Voir Baudrillard, ibid., p. 38-46.<br />
<a name="_edn6"></a> Ibid., p. 38-40.<br />
<a name="_edn7"></a> Ibid., p. 40.<br />
<a name="_edn8"></a> Ibid., p. 40-41.<br />
<a name="_edn9"></a> Paul Virilio, L&rsquo;espace critique, Paris, Éditions Christian Bourgois, 1984, p. 129-151.<br />
<a name="_edn10"></a> Ibid., p. 129.<br />
<a name="_edn11"></a> Ibid., p. 130.<br />
<a name="_edn12"></a> Ibid., p. 133.<br />
<a name="_edn13"></a> Voir Virilio, ibid., p. 132.<br />
<a name="_edn14"></a> Texte écrit par Jacques Perconte à  propos de <a href="http://www.38degres.net/" target="_blank">Trente-huit degrés</a>.<br />
<a name="_edn15"></a> Jacques Perconte, mémoire de Maîtrise, op. cit., p. 70.<br />
<a name="_edn16"></a> Texte Trente-huit degrés, op. cit.<br />
<a name="_edn17"></a> Ibid.<br />
<a name="_edn18"></a> Virilio, op. cit., p. 132.<br />
<a name="_edn19"></a> Texte de Jacques Perconte disponible sur son blog : <a href="http://blog.technart.fr/2007/04/20/je-filme-le-paysage/" target="_blank">Je filme le paysage</a><br />
<a name="_edn20"></a> Texte de Jacques Perconte disponible sur son blog : <a href="http://blog.technart.fr/2007/10/26/matiere-et-pratique-du-film-apres-la-projection/" target="_blank">Matière et pratique du film</a><br />
<a name="_edn21"></a> Voir Baudrillard, op. cit., p. 41-42.<br />
<a name="_edn22"></a> Voir Virilio, op. cit., p. 129-131.</span></p>
<hr size="1" /></div>
<blockquote><p>texte de Damien Marguet<br />
Séminaire de Master 2 ‟ Cinéma, Art Contemporain ”, animé par M. Philippe Dubois<br />
Second semestre 2008 : ‟ Les Vitesses de l&rsquo;Image ”<br />
Illustrations:<br />
1 Jacques Perconte, <a href="http://www.technart.fr/Hung-Up/" target="_blank">Hung Up</a> (extrait), 2008<br />
2 Jacques Perconte, <a href="http://blog.technart.fr/category/i-love-you/" target="_blank">I love you</a> (dispositif en ligne), 2006<br />
3 Jacques Perconte, <a href="http://iloveyou.38degres.net/" target="_blank">I love you</a>, interface, 2005<br />
4 Jacques Perconte, <a href="http://uishet.technart.fr/" target="_blank">uishet</a>, film, 2005-2007</p></blockquote>
<p> </p>
<p> </p>
<p> </p>
<p> </p>
<p></span></div>
<p>continuer &agrave; lire <a href="http://blog.technart.fr/2008/09/damien-marguet-jacques-perconte-images-de-linvisible/">Damien Marguet : Jacques Perconte, Images de l&rsquo;invisible</a> sur <a href="http://blog.technart.fr">images, notes et mouvements</a>... (avec les images et...) //</p>
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		<title>Sandrine Maurial, La chair entre lâ€™organique et le numérique</title>
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		<pubDate>Thu, 20 Dec 2007 05:40:38 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Jacques Perconte</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Ouvrir peu à  peu le corps de l’image selon un parcours de l’extérieur des corps jusqu’aux peaux internes pour découvrir ce que cache la peau écranique, ce qu’enveloppe cet épiderme pour dévoiler les tissus intérieurs, les chairs numériques. Une fente s’ouvre dans le corps de l’image virtuelle pour la dévoiler et la faire devenir objet [&#8230;]<p>continuer &agrave; lire <a href="http://blog.technart.fr/2007/12/sandrine-maurial-chair-entre-organique-et-numerique/">Sandrine Maurial, La chair entre lâ€™organique et le numérique</a> sur <a href="http://blog.technart.fr">images, notes et mouvements</a>... (avec les images et...) //</p>
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				<content:encoded><![CDATA[<p><!-- .Style1 {font-size: 10px} --></p>
<p>Ouvrir peu à  peu le corps de l’image selon un parcours de  l’extérieur des corps jusqu’aux peaux internes pour découvrir ce que  cache la peau écranique, ce qu’enveloppe cet épiderme pour dévoiler les  tissus intérieurs, les chairs numériques. Une fente s’ouvre dans le  corps de l’image virtuelle pour la dévoiler et la faire devenir objet  de sensualité et de sollicitation des sens. La couleur vient ici faire  écran au sens où le terme ‟ couleur ” renvoie à  la notion de  ‟ couleur-écran ” dans son acception la plus ancienne. En effet, <em>chroa </em>ou<em> chroia, </em>avant de désigner la couleur, désigne originellement la peau.<em> Chromata </em>se  rapporte à  la surface des corps, à  la carnation. Ainsi, des effets de  grains se répondent entre le pigment pictural, le pixel écranique et le  pigment de la peau qu’il soit représenté ou numérisé. Mais alors  comment les arts visuels s’emparent-ils aujourd’hui de cette peau  chromatique à  travers l’image du corps?</p>
<blockquote><p>‟ C’est que l’épaisseur de chair entre le voyant et  la chose est constitutive de sa visibilité à  elle comme de sa  corporéité à  lui; ce n’est pas un obstacle entre lui et elle, c’est  leur moyen de communication. (…) La chair n’est pas matière, n’est pas  esprit, n’est pas substance. Il faudrait, pour la désigner, le vieux  terme d’<em>élément</em>. ”</p>
<p>Maurice Merleau-Ponty, <em>Le visible et l’invisible</em>, Gallimard, Paris, 1964, p. 176.</p></blockquote>
<p>Cette chair-élément est le médium de la perception tactile  permettant les échanges entre le tangible et le visible. Dans la  phénoménologie de Merleau-Ponty, la chair n’est pas seulement la  substance d’un corps, mais l’élément qui fonde la dimension même du  sensible. Pénétrer les strates du visible et du visuel, de la surface  vers les profondeurs de l’image, du macroscopique vers le  microscopique, pour goà»ter à  la vie intime des éléments dans une  micro-analyse ou chirurgie de l’image, dans ce désir de gratter le  vernis des peaux visuelles afin d’aller jusqu’au coeur analytique des  choses. C’est ainsi que notre réflexion se construit, s’attachant à  la  fois à  l’image de la chair en tant que représentation visuelle et  artistique du corps humain, mais aussi au corps de l’image, et ce, plus  précisément au sein du médium numérique qui permet de multiples  retouches d’une image réelle. Les images issues des nouveaux médias se  nourrissent de l’humain, de la chair entre l’organique et le numérique  au sens où les pixels, les éléments premiers à  l’origine de l’image  numérique sont pris en compte tout en soulevant l’idée d’une chair  numérique comme épiderme et derme de l’image. Des liens se tissent  alors entre l’intérieur du corpsîsubstance et l’extérieur du  corps-objet et de façon plus large, à  mi-chemin entre le visible et  l’invisible.</p>
<p>En situant notre analyse plastique entre l’organique et le  numérique, positionnons-nous sur le fil d’un entre-deux, entre surface  et profondeur, entre l’extérieur, la peau et l’intérieur, l’inconnu  comme possible virtuel. Le concept même de peau ne cesse d’hésiter  entre le tégument, ce qui recouvre, et le derme, le sous-cutané issu  des couches profondes de la peau. Dans sa terminologie même, la chair  se dote de plusieurs sens. Cette exploration plastique de la chair  subit un impossible départage entre la surface des chairs et leur  dessous : chair de l’écran et chair du corps, peaux numériques et peaux  organiques. La chair du dedans évoque une animation intérieure. Cet  aspect cellulaire et vivant rejoint la dimension numérique et  pulsationnelle des bits et des pixels contenue dans la matrice  mathématique d’un ordinateur. Cette substance numérique quasi organique  intéresse les artistes, car elle symbolise la véritable matrice  charnelle qui figure un état primitif de l’image, un état de celle-ci  avant sa réalisation en tant qu’apparence. Mais cette chair numérique  se nourrit d’un paradoxe. Alors, comment faire naître du corporel, de  l’organique à  partir du numérique? Qu’est-ce qui est d’essence  organique dans une oeuvre numérique? Devient-il possible d&rsquo;exprimer la  sensualité du corps, cette chair sensible au creux des nouvelles images  plutôt lisses et parfaites à  priori? Dans ce parcours au travers des  différentes couches superposées de l’image, le fait de s’infiltrer et  de percer les secrets de son processus de création nous permet de  comprendre comment l’image peut-elle à  la fois, se faire chair et  représentation de la chair.</p>
<p><a href="http://archee.qc.ca/ar.php?page=article&amp;section=texte&amp;no=294&amp;note=ok&amp;surligne=oui&amp;mot=&amp;PHPSESSID=e0492849c2362024ade906e4ac2ea2b3#1">L’organique de l’image numérique</a><a name="1"></a></p>
<p>La définition technologique d’une image numérique incite à   découvrir ce que cache la peau extérieure de l’image pour mieux  percevoir cette notion d’organique. Dès lors, explorons la morphogenèse  de l’image numérique. Depuis quelques années, il existe de nouvelles  formes d’images. Si parler de l&rsquo;image<a name="_ftnref1"></a>,  c&rsquo;est aussi traiter de la représentation, c&rsquo;est avant tout dans la  relation au réel qu&rsquo;entretiennent les nouveaux traitements numériques  de ces images. Dans le domaine des arts plastiques, l’image peut se  définir comme un tout composé de formes et de couleurs en un certain  ordre assemblées. De même, dans les arts visuels, l&rsquo;image numérique  reste une image composée d&rsquo;un certain nombre d&rsquo;éléments discontinus et  déterminés numériquement totalement maîtrisables. Depuis le 19e siècle,  artistes et techniciens se sont engagés à  la recherche et à  la conquête  du plus petit élément constituant de l&rsquo;image, de même que les  scientifiques avec l&rsquo;atome et l&rsquo;ADN cherchaient à  reconstituer le  processus du vivant. Dans les réseaux de l’ordinateur, des milliers de  fils et de cellules se tissent entre eux, à  l’instar de tissus vivants  organiques animés par des flux sanguins. Le flux des informations  contenues dans les algorithmes va permettre à  l’image de s’accomplir et  de s’afficher sur l’écran.</p>
<p>Le pixel ou <em>picture element</em> est le plus petit composant de  l’image, il est difficilement perceptible. Ordonné par des coordonnées  spatiales et chromatiques, chaque pixel est issu d’un calcul. Il  appartient à  la fois à  la matrice numérique virtuelle et à  la face  visible et sensible de l’image. Le pixel doit son existence à  un  triplet de lumières colorées appelées luminophores auxquels  correspondent trois éléments phosphorescents rouge, vert et bleu.  Lorsque ces trois luminophores sont activés, ils permettent la  composition de millions de nuances selon le principe de la synthèse  additive des couleurs. La texture de l’image et la forme des pixels  vont dépendre des écrans de visualisation choisis. L&rsquo;affichage des  couleurs sur un écran se fait donc en mode <em>RVB</em><a name="_ftnref2"></a>,  ce qui peut se percevoir dans des images très fortement agrandies. Les  pixels subtilement visibles renferment les potentialités de l’image,  ils <em>incarnent</em> les particules élémentaires dont sera faite la  chair de l’image. Ces points infimes agissent comme des entités  revigorées par la lumière qui appartiennent à  un tout beaucoup plus  vaste formant l’image. Symbolisant l’élément géniteur de la couleur tel  un grain de lumière, le pixel simule la vie à  l’image. Assimilé à  une  cellule de l’organisme, il contient dans son noyau, les germes du  génotype qui commande à  la constitution de ce tout-image. Tel un  échantillon, ce grain de lumière s’apprête à  se reproduire pour se  répandre à  la surface de l’écran.</p>
<p>De fait, avec l’ordinateur, l’image rompt définitivement avec son  passé pour changer radicalement de nature, quittant l’ordre de la  représentation pour entrer dans celui de la simulation. Elle n’est plus  témoin de ‟ ce qui a été ”, elle ne matérialise plus un apparaître  immédiat comme nous l’a démontré Roland Barthes<a name="_ftnref3"></a> pour la photographie analogique, mais l’image numérique renvoie vers  une infinité de possibles. L’artiste peut ainsi expérimenter un  éventail riche de paradoxes et d’ambiguà¯tés dans sa démarche créatrice.  L’image devient alors le terrain fertile à  toutes les alternatives  plastiques. Le corps peut alors subir des trucages charnels et des  hybridations qui bouleversent les normes habituelles entre le réel et  l’imaginaire. Le discours plasticien se déplace alors vers cette  nouvelle esthétique de l’image qui pour certains, cristallise une image  nette et lisse d’une perfection extrême et pour d’autres, une image  rugueuse et sensitive. Il est important de constater que l’image  plastique de la chair se retrouve mise en valeur dans sa chair même, au  sein de la photographie numérique. De la sorte, après avoir dévoilé les  dessous de l’image numérique, il s’ensuit une étude plastique des  représentations humaines qui apparaissent à  l’orée de l’image et à   l’extérieur des corps.</p>
<p><a href="http://archee.qc.ca/ar.php?page=article&amp;no=294" target="_blank">[...]</a></p>
<p>L’artiste Jacques Perconte<a name="_ftnref11"></a> approche visuellement le corps de sa compagne afin de la photographier  dans ses parties les plus intimes jusqu’à  l’abstraction et la  sublimation de l’être aimé. Les pigments de la peau et les pixels  tendent alors à  se confondre. Dans sa création intitulée <em>38 degrés</em>,  il offre la peau comme écran. Le grain de peau envahit l’image, qui est  redoublée par les effets granulaires des pixels grossis. La chair est  ici à  son état pur entre l’organique et le numérique. Le processus  numérique est visible.Ses photographies numériques ont la particularité  de ne pas être retouchées, ce sont des photographies de photographies.  Les photographies obtenues depuis un appareil photo numérique sont  déplacées et explorées via différents supports de visualisation  (moniteur d’ordinateur, écran de téléviseur à  cristaux liquides, etc.)  Les supports d’émission de l’image étant de qualités différentes,  l’image se dote d’une texture et d’un poids particuliers que l’artiste  photographie à  nouveau. L’image originale de départ se retrouve  enrichie en matières et en textures visuelles. Il y a une superposition  des différentes strates de l’image qui confère à  l’image finale une  certaine profondeur. Les corpuscules colorés ou pixels normalement  impalpables, redoublent le message de l’artiste qui explore le corps  humain dans une approche très sensuelle et intimiste au plus près de la  peau et de sa température <em>38 degrés</em>. Ce qui pourrait apparaître  comme une défaillance technique devient ici une richesse, une valeur  ajoutée. Le corps se retrouve sublimé à  l’image, en un paysage doux et  coloré qui appelle le toucher et les plaisirs de la chair. Perconte  approche la chair numérique comme une matière sensible et sensuelle  dont il fait valoir le grain numérique, la trame, les failles. Ayant  subie différents passages d’un média à  l’autre, l’image du corps  résultant de <em>38 degrés</em> n’est pas lisse et nette. Elle ne  rejoint pas la réalité des codes esthétiques sociaux soulevée par les  oeuvres explorées précédemment.</p>
<p>Mais Jacques Perconte va encore plus loin dans cette perception de la chair écranique. La série de <em>38 degrés </em>se poursuit dans sa création intitulée <em>i love you</em><a name="_ftnref12"></a> selon un processus d’évolution interactive mis à  l’oeuvre sur le réseau internet. <em>I love you</em> est un travail sur le code informatique de l’image. Au départ, l’artiste propose à  l’internaute des images originales de <em>38 degrés, </em>représentant  artistiquement le corps de la femme aimée. Une application logicielle  ouvre à  chaque fois l’image et en décode la source pour y chercher une  variable qui est calculée selon certains paramètres. Si cette variable  est présente dans le code de l’image, elle est remplacée par  l’expression ‟ i love you<em> ”. </em>La configuration du code source de  l’image est ainsi déformée. Son modèle ainsi exposé engendre une image  nouvelle dont les caractéristiques mêlent la sensualité du corps et  celle du support de visualisation plus technologique. L’image est  transformée par ce code qui peut aller jusqu&rsquo;à  l’anéantir totalement  avec l’apparition d’artefacts tels que la pixellisation, le crénelage,  la réinterprétation partielle ou totale de l’image. Plus ce message  d’amour est présent dans le code, moins les images sont visibles, plus  elles s’évaporent jusqu’à  devenir imperceptibles pour laisser voir la  véritable chair numérique en dévoilant son origine matricielle dans ses  dérèglements informatiques. La plupart des images quoique  matériellement planes et sans épaisseur, suggèrent des impressions  liées au toucher comme l’épaisseur, la densité, la fluidité, la  granulosité, etc. Le regard palpe et caresse cette peau visuelle. Le  traitement numérique épaissit alors l’image d’une dimension tactile. Le  spectateur peut s’immiscer dans les interstices d’une réalité composite  mi-image, mi-substance. La texture écranique déstabilise et crée une  sorte de passage vers un espace pictural. Après avoir exploré cette  facette sensuelle et numérique de la chair à  l’image, il est temps de  s’immerger dans tous les états de chair, dans tous les sens du terme,  entre le numérique, l’organique et le plastique.</p>
<p><a href="http://archee.qc.ca/ar.php?page=article&amp;no=294" target="_blank">[...]</a></p>
<p>Cette chair plastique à  l’image attire et agit comme frontière,  comme pellicule de peau que l’on effleure des yeux. Et la tentation de  la chair se fait sentir vers la transgression qui nous pousse à   pénétrer les couches de ses multiples sens pour s’enfoncer plus loin.  Cette caresse visuelle des peaux virtuelles et impalpables ajoute une  sorte d’érotisme à  l’image. La chair alimente et entretient notre  imaginaire. L’image numérique qui retravaille la chair dans son  acception la plus large, ouvre une voie vers l’inconnu de l’ordre du  sublime qui fascine et répugne à  la fois. Toutes ces expérimentations  plastiques mènent une réflexion sur le visible. Cette voie de la  perception rejoint la théorie de la chair propre à  Merleau-Ponty. La  chair forme ainsi le lieu où s&rsquo;entrelacent le <em>corps voyant</em> et le <em>corps visible</em>.  Du même tissu et de la même chair que le monde de la vie, nous  pénétrons dans la chair du monde qui réciproquement nous pénètre. Il  existe un va-et-vient entre notre chair et la chair du monde, dans  cette relation en ‟ chiasme ” qui relie et inverse l’âme et le corps,  le dedans et le dehors.</p>
<p>Dans leur hétérogénéité, ces images de la chair bouchée, liftée,  pixellisée, disséquée ou liquéfiée ont toutes la capacité d’ouvrir sur  le monde de nouvelles perspectives pour nous apprendre à  mieux nous  connaître. Mais notre réflexion repose aussi sur des concepts propres  aux problématiques actuelles liées aux nouvelles technologies. Dans son  livre intitulé <em>Images. De l&rsquo;optique au numérique</em>, Edmond  Couchot voit dans ce passage une véritable mutation, car les techniques  de l&rsquo;image portent en elle une nouvelle vision du monde.  Les images  lisses et glaciales d’Aziz et Cucher et de Tran Ba Vang dénoncent un  avenir aseptisé sous un culte extrême de la perfection tandis que  celles de Perconte ou de Cirotteau créent un univers plus sensuel et  physique. Mais quitter l&rsquo;épaisseur de son corps serait quitter la chair  du monde, oublier le goà»t des choses. Alors, allons-nous échapper à   notre corps, à  ce tas organique que nous sommes ? Le corps est un  brouillon que le monde occidental veut transformer voire même ‟ liquider<a name="_ftnref17"></a> ”. La fusion entre le numérique et l’organique évacuerait un monde  virtuel sans rugosités et sans chair, amputé de la saveur du monde.  Entre l’organique et le numérique, la notion de chair reste en mutation  au coeur des nouvelles images, mais nous interroge en retour sur la  société dans laquelle nous évoluons.</p>
<p class="Style1"><a name="_ftn1"></a> Il est évident de constater que le terme ‟ image” (latin <em>imaginem, imago</em>) se  définit, dans son acception la plus large, comme une représentation  graphique, picturale ou sculpturale, comme représentation par la  pensée, reproduction visuelle d’un objet réel, représentations mentales  produites par l’esprit ou l’imagination, en rêve ou éveillé. La notion  d’image est chargée d’un sens très large, évoquant toute représentation  sensible, fixée, palpable, liée définitivement à  son support, puis  soumise à  des influences extérieures.</p>
<p class="Style1"><a name="_ftn2"></a> <em>RVB </em>:  système de représentation additive des couleurs à  partir du rouge, vert  et bleu, normalisé par la Commission Internationale de l’Eclairage.</p>
<p class="Style1"><a name="_ftn3"></a> Roland Barthes, <em>La chambre claire : notes sur la photographie</em>, Gallimard/Le Seuil, Paris, 1980.</p>
<p class="Style1"><a name="_ftn11"></a> Jacques Perconte est artiste plasticien. Il travaille autour des supports numériques depuis 1995. Son site &lt; <a href="http://www.technart.net/">http://www.technart.net</a>&gt; présente ses différents projets comme <em>38 degrés</em>.</p>
<p class="Style1"><a name="_ftn12"></a> <em>I love you</em> est consultable sur le site &lt; <a href="http://iloveyou.38degres.net/marse05">http://iloveyou.38degres.net/</a>&gt;</p>
<p class="Style1"><a name="_ftn17"></a> David Le Breton, <em>L’Adieu au corps</em>, Métailié, Paris, 1999.</p>
<p> </p>
<blockquote><p>Sandrine Maurial, <span id="date"><a href="http://archee.qc.ca/ar.php?page=article&amp;no=294" target="_blank">La chair entre l’organique et le numérique</a>, décembre 2007, revue <a href="http://archee.qc.ca/" target="_blank">archée</a></span></p></blockquote>
<p>continuer &agrave; lire <a href="http://blog.technart.fr/2007/12/sandrine-maurial-chair-entre-organique-et-numerique/">Sandrine Maurial, La chair entre lâ€™organique et le numérique</a> sur <a href="http://blog.technart.fr">images, notes et mouvements</a>... (avec les images et...) //</p>
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